Dans l’absolu, les professions juridiques ont assez peu besoin d’investissements pour se développer : pas de machines outil onéreuses, peu de matières premières. Elles ont surtout besoin de matière grise. On pourrait donc croire qu’il leur est facile de croître.

 Or il n’en est rien. L’une des pépites qui ressort des discussions, souvent âpres, autour de la Commission Darrois, a été d’identifier le «mode d’exercice» des professions juridiques comme une entrave à leur croissance. Cette façon anti-économique et malthusienne d’organiser leur activité, que partagent, pour l’essentiel, toutes les professions libérales, les empêche d’acquérir une stature régionale, nationale, internationale, source de véritable richesse.

Ce plafond de verre est supporté par des piliers, qui sont autant de « péchés capitaux » contre la croissance et que l’on peut librement adapter des vices identifiés par Saint Thomas d’Aquin (Somme théologique (summa theologica), question 84, Prima secundae). Chacune de ces entraves au développement sera l’occasion d’une chronique dont l’ambition n’est ni de stigmatiser, ni prétendre révéler une sagesse cachée mais simplement de mettre en lumière une problématique et de proposer des pistes de réflexions.

- L’Acédie : La paresse morale

La paresse morale, dans le contexte des professions juridiques et patrimoniales, c’est se contenter de l’exercice routinier de son monopole, de sa stricte spécialité. C’est refuser de vivre les évolutions techniques. Hier c’était le téléphone pour ses salariés (que de jurisprudence sur l'usage personnel d'un téléphone professionnel !), le fax, l’ordinateur, les logiciels… Aujourd’hui c’est encore: un accès internet et des adresses mail pour chacun de ses collaborateurs, un site internet pour son entreprise, un espace numérique collaboratif pour ses clients...

L'acédie c'est ici, refuser d'envisager d'autres façons de travailler : le télétravail et les plateformes intranet sécurisées, la création de postes liés à la « qualité » et aux certifications, à la communication et aux RP; la création de fonctions de "business developpement manager", de recouvrement, de contrôle de gestion, de relations humaines... Toutes ces fonctions qu'il n'y a pas à inventer, car elles ont déjà fait leur preuves depuis le XX éme siècle dans le reste du monde économique, mais qu'il faut juste acclimater.

La paresse morale c’est de ne pas rechercher les nouveaux services que l’on pourrait rendre mais de se contracter sur ceux que l’on connaît déjà, ceux qui demandent peu d’investissement, ceux qui sont tout de suite les plus rémunérateurs. C’est aussi refuser de tirer les leçons de l’expérience. C’est croire que « les arbres montent jusqu’au ciel ». C’est de ne pas être prêt à une chute de 40% de son chiffre d’affaires. C’est faire faire à ses salariés des exercices d’alerte incendie, mais de ne pas envisager de « stress test » sur son activité économique.

L’acédie, c’est enfin se complaire dans une myopie managériale. C'est gouverner à l’aveugle, ne pas avoir d’objectifs précis à court, moyen et long terme, de plan A et de plan B ... et de s’en satisfaire.

A ce vice, on pourrait opposer une vertu. Un antidote. La curiosité par exemple. Cette démarche qui pousse à s’interroger sur sa propre pratique, en examinant ses procédures, la qualité de ses services, la justification de leurs coûts, la composition de sa clientèle, ses motifs de contrariété ou de satisfaction, ses attentes… Mais aussi l’analyse régulière du contexte technique (matériel, juridique, fiscal, patrimonial, financier…) et général (effets de modes, tendances économiques, nouveaux produits…).

Lutter contre l’enkystement professionnel passe peut être aussi par l’adoption de la formule d’Emile de Girardin : «Gouverner c’est prévoir» en lui adjoignant celle du Duc Gaston de Lévis : « Gouverner, c'est choisir ».

Être curieux pour prévoir et être résolu pour agir, ce sont des qualités que vous avez déjà, puisque vous lisez ces lignes.

 

(A suivre) La Gloutonnerie : La Démesure et l’Aveuglement